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Histoire du vertige – épisode 5 – Moby Dick

Dans cet épisode 5 du cycle proposé à la Maison de la Poésie de Paris, en 2016-2017 – Histoire du vertige -, nous suivrons la traque d’Achab sur le Péquod, traque entêtée pour triompher de la transcendance. Suivant cet odyssée macabre – le prédateur humain contre Dieu ?

Dans cet épisode 5 du cycle proposé à la Maison de la Poésie de Paris, en 2016-2017 – Histoire du vertige -, nous suivrons la traque d’Achab sur le Péquod, traque entêtée pour triompher de la transcendance. Suivant cet odyssée macabre – le prédateur humain contre Dieu ? Contre sa propre nature ? Contre Gaïa, la Terre-mère dont il tire toute sa vie, sa substance même – nous reviendrons sur le naufrage qui inspira Mellville. Nous passerons donc de l’arc caraïbe de Glissant – le monde tremblé, épisode 4 – à l’île de Nantucket d’où partaient les balainiers. Et Moby Dick, entre les traductions, sera parfois un « he », un « she » ou un « it », parfois force féminine de la liaison, parfois démiurge intouchable de la séparation. En quelques mots, le chef d’oeuvre de Meleville entre Butler et Latour, à l’heure du vacillement du genre, pointant vers une nouvelle forme d’habitation, entre le cerceuil d’Ismaël, le naufrage, et la mer-promise. 

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« CONNAISSANCE SENSIBLE » – EHESS – 18h

Dans le cadre du séminaire de Frédérique Aît Touati et Emanuele Coccia, à l’EHESS – Connaissance sensible – j’interviendrai, mardi 17 janvier, à partir de 18h. Nous y parlerons : habitations frictionnelles, vertige, forme et informe…

Dans le cadre du séminaire de Frédérique Aït Touati et Emanuele Coccia, à l’EHESS – Connaissance sensible – j’interviendrai, mardi 17 janvier, à partir de 18h. Nous y parlerons : habitations frictionnelles, vertige, forme et informe. Nous circulerons entre les textes et les matières, les narrations spatiales et les fictions littéraires. A travers une série d’images, convoquées de façon aléatoire, nous nous proposons d’y explorer des façons d’habiter et de penser nos temps.

En quoi nos habitations frictionnelles accomplissent un destin vertigineux ?

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Entre-là – avec Nicolas Zurstrassen

Les entretiens avec Nicolas Zurtrassen sont désormais en ligne. Vous pouvez consulter la partie 1 et 2 de cette errance sonore sur le site « Entre-là ». Il s’agit d’un voyage, d’un cheminement, où le philosophe et poète, Nicolas Zurstrassen interroge les hypothèses du livre conçu et réalisé avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros…

Les entretiens avec Nicolas Zurtrassen sont désormais en ligne. Vous pouvez consulter la partie 1 et 2 de cette errance sonore sur le site « Entre-là ». Il s’agit d’un voyage, d’un cheminement, où le philosophe et poète, Nicolas Zurstrassen interroge les hypothèses du livre conçu et réalisé avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros, « les Potentiels du Temps ». Une errance réflexive, faite d’apparition et de disparition, composée entre décembre 2016 et janvier 2017. http://: http://entre-là.net/dialogue-avec-camille-de-toledo-les-potentiels-du-temps/

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« UNE HISTOIRE DU VERTIGE » – C. Toledo à la Maison de la Poésie

A partir de septembre 2016, à la Maison de la Poésie de Paris, en partenariat avec Remue.net et Diacritik, une fois par mois, je présenterai « Une Histoire du Vertige », un cycle de dix lectures-conférences. A travers les romans et écrivains « sacrés » – de Cervantès à J.L. Borges en passant par Dostoïevski et Faulkner… – j’inviterai à lire avec – penser avec – la littérature pour cerner les contours de notre contemporain, la façon d’habiter notre temps, ce vingt-et-unième siècle de furies et de colères.

A partir de septembre 2016, à la Maison de la Poésie de Paris, en partenariat avec Remue.net et Diacritik, une fois par mois, je présenterai « Une Histoire du Vertige », un cycle de dix lectures-conférences. A travers les romans et écrivains « sacrés » – de Cervantès à J.L. Borges en passant par Dostoïevski et Faulkner… – les auditeurs seront invités à lire avecpenser avec – la littérature pour cerner les contours de notre contemporain, la façon d’habiter notre temps, ce vingt-et-unième siècle de furies et de colères. Quel « savoir » la littérature porte-t-elle ? Quel mode d’existence peut-elle inspirer ? Quelle forme d’habitation pouvons-nous imaginer avec et par la fiction ? Voilà quelques-unes des questions qui sous-tendront cette « Histoire du vertige ». Une pensée joyeuse, ouverte, autour et avec la littérature.

DIACRITIK                        remue-logo-r-newidf

 

DATES À NOTER

Séance 1 : 27 septembre / séance 2 : 21 octobre / séance 3 : 17 novembre / séance 4 : 14 décembre / séance 5 : 18 janvier / séance 6 : 8 février / séance 7 : 15 mars / séance 8 : 19 avril / séance 9 : 17 mai / séance 10 : 14 juin

 Comment réserver ?

Pour assister au cycle « Une histoire du vertige »,vous pouvez réserver par téléphone ou par mail : Tél : 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h – accueil@maisondelapoesieparis.com

Le cycle « Une histoire du vertige » est-il payant ?

Il est gratuit, sur réservation, pour les membres de la Maison de la Poésie.

Pour les étudiants, une carte de membre coûte 10 euros à l’année et permet de suivre tous les autres évènements de la Maison de la Poésie du même type (lectures, conférences, discussions). Sans carte de membre, le tarif est de 5 euros par session. Pour toute autre information sur les tarifs, se renseigner à : accueil@maisondelapoesieparis.com

Où aller ? Comment y aller ?

MAISON DE LA POESIE

Passage Molière

157 rue Saint-Martin

75003 Paris

Métro: Rambuteau – RER : Châtelet-Les Halles

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Ainsi, l’Europe sombrait dans l’obscurité

Le 17 mars 2016, à l’occasion du « Libération des écrivains », on me demanda de réfléchir à une tribune sur l’Europe. Voici comment elle commençait… « Tout n’était donc qu’un rêve. J’ai entendu, il y a peu, un homme d’une soixantaine d’années me dire : «Et pourtant, c’était notre seule utopie.» Il parlait de l’Europe, de ce que l’Europe avait été pour sa génération après la guerre. Quant à moi, qui suis né d’une famille où l’on vénérait Delors – un messie qui ne vient pas, qui ne viendra jamais – comment lui aurais-je expliqué ?

Le 17 mars 2016, à l’occasion du « Libération des écrivains », on me demanda de réfléchir à une tribune sur l’Europe. Voici comment elle commençait… « Tout n’était donc qu’un rêve. J’ai entendu, il y a peu, un homme d’une soixantaine d’années me dire : «Et pourtant, c’était notre seule utopie.» Il parlait de l’Europe, de ce que l’Europe avait été pour sa génération après la guerre. Quant à moi, qui suis né d’une famille où l’on vénérait Delors – un messie qui ne vient pas, qui ne viendra jamais – comment lui aurais-je expliqué ? Depuis l’enfance, il y avait quelque chose dans ce nom, «Delors», qui, pour le gamin dyslexique que j’étais, ne parvenait pas à se séparer de «Dolor». Je me souvins, en écoutant l’homme d’une soixantaine d’années, des «critères de convergence», le refrain de l’ennui, du renoncement.

Le delorisme, bien sûr, fut un dolorisme. La langue ne se trompe pas, ni les mots ni les oreilles des bègues et des malentendants. Ainsi allait la croyance de nos pères : une musique de l’abdication qu’ils prenaient pour le chant de la paix, de la victoire contre la guerre. Mais il y a guerre, mes amis. Il y a violence. Quelle naïveté fallait-il pour croire que cette Europe-là, celle de Delors et, avant lui, celle des hommes blancs, sans honte, était une «utopie» ? Elle l’était, oui, au sens où l’utopie, c’est l’oubli du monde. Non, je lui ai dit, pour moi, l’Europe, ce ne fut jamais ça, jamais eux, jamais ce qu’ils ont mis dans ce nom. Et je lui parlais du juif mort que je gardais toujours comme un vieux camarade contre mon sein ; un juif de l’exil. Voyez-vous, je lui disais, un gavroche des shtetls ? Et savez-vous ce qu’il en pense, de votre Europe ? Il a honte, terriblement honte de ce que vous faites, de ce que vous avez fait. Pour moi, il dit, l’Europe, ce sont les exils, les passages de frontières, les gens que l’on rejette parce qu’ils n’appartiennent pas à vos grands nombres bourgeois. L’Europe, il dit, pour moi, ce sont des récits mineurs, toujours ignorés, méprisés, qui cherchent à exister entre les mondes. Et, voyez-vous, rien n’a changé. Les ostjuden d’hier que les bourgeois de Vienne méprisaient. Et aujourd’hui encore, les mêmes, des ostjuden de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, en chemin pour l’espoir, ils chantent les mêmes airs. Et moi, en l’écoutant, ce petit anarchiste juif mort, je me prenais à rêver d’un cortège à venir, une espèce curieuse de cortège de plantes, d’arbres, de forêts, de corps transis, de vieilles chaînes rouillées d’esclaves marchant, tour à tour, sur nos nations et sur Bruxelles, bien sûr, dans les rues sans vie, désertées, de l’Euroland, pour prendre possession de ces hauts bâtiments de verre, d’acier, et débrancher les courroies de la climatisation.

En écoutant mon petit juif intérieur qui me tenait compagnie depuis l’enfance, je me prenais à imaginer que tous les entre-mondes, les refusés, parviendraient à former une espèce mouvante, désordonnée de peuple, lequel mettrait fin, du moins provisoirement, à la honte. Et je ne devrais pas dire : «Pour l’humanité», car ce serait alors un peuple portant une idée plus vaste, plus infinie que notre humanité fatigante et arrogante. Tous les deux, moi et mon juif intérieur, je dois dire, nous avions tendance à nous emporter. Il suffisait d’y penser et, aussitôt, le réel se défaisait en une cascade de pixels. Adieu, vieux monde ! Adieu, rêve dépassé de puissance ! Oui, il fallait que cette Europe-là meure pour qu’une autre advienne. Et nous y repenserions, alors, comme à un étrange cauchemar, ce monde obsédé, entêté, prédateur, des premières années du siècle, quand la Méditerranée s’était ouverte comme la mer Rouge pour dévoiler le cimetière de nos hontes ; là, partout, des squelettes d’enfants parmi les algues. Tout ce qui avait été nous paraîtrait alors comme le temps d’un étrange envoûtement. «Mais c’était notre seule utopie !» répétait tristement l’homme d’une soixantaine d’années. Et je le plaignais, sans doute, sincèrement. Car je devinais combien il est douloureux, pour des hommes comme lui, de ceux qui ont prêché toute leur vie combien nous devons apprendre à vivre «dans la réalité», «sans illusion», de découvrir à son tour que cette «réalité», l’Europe, sa paix, son grand marché, ce monde de prospérité et de pure concurrence, n’étaient, après tout, que de petites bulles de croyances.

Nous aurions aimé, mon petit bundiste intérieur et moi, que l’Europe explose sous l’effet de nos aspirations, de nos imaginations. Hélas, ce n’était pas nous. Ni lui, ni moi, ni les squelettes des enfants sous la mer, ne précipitions maintenant cette énième fin, mais une bande d’abrutis, une fois encore, des crétins assoiffés de drapeaux minuscules. Et tandis qu’ils allaient, par les rues, brûler ici un camp de Roms, et là, un centre de réfugiés, tandis qu’ils brandissaient leurs fanions aux couleurs passées, il y avait ceux, ma foi, les plus obstinés, qui négociaient nuit et jour pour vendre les dernières parcelles de bon sens au Traité transatlantique. Ainsi, ce pauvre nom «Europe» sombrait dans l’obscurité. Et ce fut dans cette obscurité, une fois encore, que nous cachâmes nos plus grands espoirs.

En écoutant mon petit juif intérieur qui me tenait compagnie depuis l’enfance, je me prenais à imaginer que tous les entre-mondes, les refusés, parviendraient à former une espèce mouvante, désordonnée de peuple, lequel mettrait fin, du moins provisoirement, à la honte. Et je ne devrais pas dire : «Pour l’humanité», car ce serait alors un peuple portant une idée plus vaste, plus infinie que notre humanité fatigante et arrogante. Tous les deux, moi et mon juif intérieur, je dois dire, nous avions tendance à nous emporter. Il suffisait d’y penser et, aussitôt, le réel se défaisait en une cascade de pixels. Adieu, vieux monde ! Adieu, rêve dépassé de puissance ! Oui, il fallait que cette Europe-là meure pour qu’une autre advienne. Et nous y repenserions, alors, comme à un étrange cauchemar, ce monde obsédé, entêté, prédateur, des premières années du siècle, quand la Méditerranée s’était ouverte comme la mer Rouge pour dévoiler le cimetière de nos hontes ; là, partout, des squelettes d’enfants parmi les algues. Tout ce qui avait été nous paraîtrait alors comme le temps d’un étrange envoûtement. «Mais c’était notre seule utopie !» répétait tristement l’homme d’une soixantaine d’années. Et je le plaignais, sans doute, sincèrement. Car je devinais combien il est douloureux, pour des hommes comme lui, de ceux qui ont prêché toute leur vie combien nous devons apprendre à vivre «dans la réalité», «sans illusion», de découvrir à son tour que cette «réalité», l’Europe, sa paix, son grand marché, ce monde de prospérité et de pure concurrence, n’étaient, après tout, que de petites bulles de croyances.

Nous aurions aimé, mon petit bundiste intérieur et moi, que l’Europe explose sous l’effet de nos aspirations, de nos imaginations. Hélas, ce n’était pas nous. Ni lui, ni moi, ni les squelettes des enfants sous la mer, ne précipitions maintenant cette énième fin, mais une bande d’abrutis, une fois encore, des crétins assoiffés de drapeaux minuscules. Et tandis qu’ils allaient, par les rues, brûler ici un camp de Roms, et là, un centre de réfugiés, tandis qu’ils brandissaient leurs fanions aux couleurs passées, il y avait ceux, ma foi, les plus obstinés, qui négociaient nuit et jour pour vendre les dernières parcelles de bon sens au Traité transatlantique. Ainsi, ce pauvre nom «Europe» sombrait dans l’obscurité. Et ce fut dans cette obscurité, une fois encore, que nous cachâmes nos plus grands espoirs.

L’Europe, disais-je à l’homme d’une soixantaine d’années, c’est le grand projet d’évitement de l’après-guerre pour reconstruire du puissant là où il n’y avait que la honte. L’Europe, ce fut la manière que trouvèrent les hommes blancs de l’après-guerre, en France, en Allemagne, pour tourner le dos à leurs hontes et les fondre, ici dans le charbon, là dans l’acier. L’Europe, c’était un projet de paix porté par des technocrates qui avaient peur de tout ce qui fait la politique : la langue, l’émotion, l’histoire. Et les pauvres idiots ont pensé dissoudre ça, nos aspirations, nos faiblesses, dans une puissante prospérité qui ne vient pas, qui ne vient jamais. Comme Delors. Comme de l’or. Une promesse, une simple promesse qui se dissout avec le temps. Eux s’occuperaient du marché, du commerce, tandis que les héros, ici de Gaulle, là Adenauer, nous rappelleraient la souffrance du siècle. Ainsi se figea le diptyque européen. Le marché, mon ami, et la mémoire. Deux utopies. Le non-lieu de la concurrence et celui du passé, d’un passé où l’on se mit à chercher, comme hier dans l’avenir, la source d’une libération.

Tandis que je parlais, le juif mort en moi fut pris de tremblements. Ils ont gouverné en notre nom ! il dit. Ils ont fait de la mémoire une loi. Mais nous ont-ils au moins consultés, nous, les morts ? Moi, ai-je été appelé pour dire ce que je pense de ce qu’ils ont fait ? J’ai erré, de la Russie jusqu’à Londres. J’ai traversé les langues d’Europe. Je fus sans doute la seule vie vraiment européenne. Et croyez-vous qu’ils auraient, après la guerre, pensé en notre nom ? Les Français, les Allemands, les Hongrois, you name it, sont indécrottables. Vous avez beau les vouloir dissoudre, ils renaissent, plus indécrottablement fiers. J’ai honte, poursuivait le petit juif mort. J’ai honte et je hais les nations.

L’homme d’une soixantaine d’années dit alors : « Justement ! » Puis il évoqua la joie de passer les frontières, la simplicité de payer, partout, avec la même monnaie. Il nous parla des programmes pour la jeunesse, du bon vieil Erasme. Il nous dit : « L’Europe, c’est le cosmopolitisme ! » Et nous lui répondîmes : Pour qui ?

Non, dit le jeune bundiste mort, les seuls peuples européens, l’Europe les a tués et elle continue de le faire. Quand le mur de Berlin chuta, comment nos princes ne virent-ils pas que les ossis de Pologne, de Hongrie, de Tchéquie, ne rêvaient d’Europe que pour raviver leurs identités de perdants, que pour prendre leur revanche sur les années de la soumission soviétique. Les wessis continuaient à voir la grande marche triomphale de la liberté quand, déjà, le tournant identitaire tournait à plein. Il finit par atteindre la France et l’Allemagne. Et moi ! s’exclama mon ami, mort, je connais ces choses. Je les ai vécues, déjà, à la fin du XIXe siècle. Ce n’étaient pas la Syrie, ni l’Irak, ni l’Afghanistan. Mais c’était une autre sorte de guerre dans une autre sorte d’Europe. Il y eut les pogroms de Russie, et nous dûmes partir sur les routes. Nous étions les ostjuden, des réfugiés fuyant la mort. Et je vis alors, l’une après l’autre, les belles sociétés bourgeoises se cabrer, comme elles se cabrent aujourd’hui. À l’époque, c’était Karl Lueger, l’antisémite, le populiste, élu à Vienne. À l’époque, ce fut la dégradation de Dreyfus et les pamphlets de Drumont qui plaisaient aux lecteurs, aux français. Et maintenant, quelle différence ? Mettez ! Des pauvres sur les routes, des familles fuyant la guerre. Et allez ! L’entêmement, la peur des nations. Que fait l’Europe ? À cet instant, le bundiste mort se tourne vers l’homme d’une soixantaine d’années. Vous me direz, poursuit-il, que l’Europe n’a rien à voir avec ça. Non. Bruxelles n’a rien à voir avec le programme Frontex. Ni avec l’argent qu’elle donne aux milices ukrainiennes ou turques ou tunisiennes pour arrêter les « barbares », les ostjuden musulmans ? Non ! L’Europe, bien sûr, n’est jamais compromise. Comme au temps des esclaves ou des guerres, elle ne faute pas ! C’est la faute à l’Espagne, au Portugal, à la France, à la Hongrie, à l’Allemagne, au Danemark, you name it… Indécrottables européens ! Non, je vais vous dire. L’Europe est compromise. Et c’est justement à ce moment-là, quand les cadres qui nous gouvernent ont atteint la plus haute intensité de compromission, que le peuple doit se manifester pour reprendre la main. Le problème, voyez-vous, c’est qu’il n’y a pas de peuple, et que, ma foi, il nous faudrait activement nous mettre à l’inventer, le réinventer, sans quoi je ne crains qu’il ne s’élabore tout seul. Et alors, qui, croyez-vous, en sera le héros ? Orban ? Breivik ? Frauke Petry ? Marion Maréchal… les voilà.

Voir la première partie de la tribune dans libération…

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CAPITALIST MELANCHOLIA

Le 30 avril prochain, au Centre d’Art contemporain de la Halle-14-Spinnerei, à Leipzig, je présenterai avec François Cusset et Michael Arzt, l’exposition « Capitalist Melancholia ». Sous l’acronyme, CHTO, j’y exposerai trois nouvelles pièces : « La bataille du présent et du passé », « Le cimetière du futur », et « Epuisement de la critique ». Le samedi 28 mai, dans le cadre de cette exposition, les théoriciens de l’art, Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros – lepeuplequimanque – présenteront « La Bataille des temps », une conférence avec notamment, François Hartog…

Le 30 avril prochain, au Centre d’Art contemporain de la Halle-14-Spinnerei, à Leipzig, je présenterai avec François Cusset et Michael Arzt, l’exposition « Capitalist Melancholia ». Sous l’acronyme, CHTO, j’y exposerai trois nouvelles pièces : « La bataille du présent et du passé », « Le cimetière du futur », et « Epuisement de la critique ». Le samedi 28 mai, dans le cadre de cette exposition, les théoriciens de l’art, Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros – lepeuplequimanque – présenteront « La Bataille des temps », une conférence avec notamment, François Hartog, Lionel Ruffel, Matteo Pasquinelli, Armen Avanessian…

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SUR UNE ILE – AN ISLAND

A la suite de l’écriture de L’Inquiétude d’être au monde (Verdier, 2012), j’ai entrepris à la demande du metteur en scène Christophe Bergon, un travail d’écriture théâtrale autour du massacre d’Utøya, en Norvège, perpétré par Anders Behring Breivik. Ce travail, co-produit par le théâtre Garonne et le TNT, théâtre national de Toulouse, porté par la Compagnie Lato Sensu Museum, est présenté, à Toulouse, fin janvier 2016, et l’occasion, avec Marie-José Mondzain, François Cusset et la librairie Ombres blanches, de débattre « de la violence ». La pièce « Sur une île », dialogue entre un frère – Jonas – et sa soeur – Eva – morte…

A la suite de l’écriture de L’Inquiétude d’être au monde (Verdier, 2012), j’ai entrepris à la demande du metteur en scène Christophe Bergon, un travail d’écriture théâtrale autour du massacre d’Utøya, en Norvège, perpétré par Anders Behring Breivik. Ce travail, co-produit par le théâtre Garonne et le TNT, théâtre national de Toulouse, porté par la Compagnie Lato Sensu Museum qui a précédemment adapté pour la scène des oeuvres d’Antoine Volodine, est présenté, à Toulouse, à la fin janvier 2016, pendant deux semaines, et l’occasion, avec Marie-José Mondzain, François Cusset et la librairie Ombres blanches, de débattre « de la violence ». La pièce « Sur une île », dialogue entre un frère – Jonas – et sa soeur – Eva – morte sur l’île, tuée par Anders Behring Breivik, met en scène deux corps, deux voix, et questionne notre obéissance à un ordre travesti (Breivik était déguisé en policier lorsqu’il arriva sur l’île). J’ai pu dire que j’avais travaillé à cette pièce comme à un « mythe noir », persuadé que ce qui a eu lieu là-bas, en Norvège, vaut pour l’Europe, pour lire ce qu’il advient de nos sociétés européennes depuis la Chute du Mur : le réarmement, partout, d’identités malades, la délégation des peurs collectives à des ordres policiers répressifs, la contamination des idées xénophobes, et le triomphe d’une « fiction de guerre » devenant, au fil des ans, une guerre réelle, une fiction nourrie par des « hybris » combattants, des « petits soldats ». Vous pouvez suivre les développements de la création et trouver toutes les informations ici. 

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EUROPA-EUTOPIA

Suivant le travail accompli avec la Société européenne des auteurs, notamment au cours du projet Sécession, présentée à Berlin en octobre 2014, j’ai clos le cycle des trois expositions au centre d’art de la Halle 14, à Leipzig, par une vaste installation autour de l’utopie et de la dystopie. L’installation, ouverte le 23 octobre 2015, a pour titre, EUROPA-EUTOPIA.

Suivant le travail accompli avec la Société européenne des auteurs, notamment au cours du projet Sécession, présentée à Berlin en octobre 2014, suivant également le travail théorique et littéraire présenté notamment dans Le Hêtre et le Bouleau, essai sur la tristesse européenne (Seuil 2009), et L’Inquiétude d’être au monde (Verdier, 2012), j’ai clos le cycle des trois expositions au centre d’art de la Halle 14, à Leipzig, par une vaste installation autour de l’utopie et de la dystopie. L’installation, ouverte le 23 octobre 2015, a pour titre, EUROPA-EUTOPIA. Il s’agit, par cette oeuvre, de travailler à partir de la dystopie historique qu’est devenue l’espoir européen de l’après-guerre, en proposant une déambulation, une marche, du désespoir à l’espoir, de l’impuissance à une nouvelle forme d’espérance, en rouvrant le signifiant judeo-européen, porteur de la condition migrante, de l’impératif de traduction entre les mondes.  Je me suis souvent référé au projet Europa-Eutopia en disant qu’il s’agissait, avant tout, d’une tentative de transformation de la mélancolie, d’une mélancolie de l’impuissance poétique et politique en une nouvelle poétique et politique des possibles, pour le 21e siècle, qui fasse appel à la fois aux peuples absents, aux fantômes, aux destructions – le 20e siècle – et aux communs à venir, aux assemblées à construire, aux représentations à métamorphoser. Les oeuvres qui, par agencements et enchâssements, composent cette installation sont exposées ici

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HISTORY RELOADED

A la suite de l’opéra, La Chute de Fukuyama, présentée en 2013 à la Salle Pleyel, à Paris, comme un oratorio, j’ai poursuivi mon travail sur le retour thymotique, la violence et les verticalités, caractères et qualités des premières années du 21e siècle. L’exposition « History reloaded », présentée en avril-mai 2015, au centre d’art de la Halle 14, à Leipzig, est le deuxième volet de ce que je nomme le « cycle de Leipzig ».

A la suite de l’opéra, La Chute de Fukuyama, présentée en 2013 à la Salle Pleyel, à Paris, comme un oratorio, j’ai poursuivi mon travail sur le retour thymotique, la violence et les verticalités, caractères et qualités des premières années du 21e siècle. L’exposition « History reloaded », présentée en avril-mai 2015, au centre d’art de la Halle 14, à Leipzig, est le deuxième volet de ce que je nomme le « cycle de Leipzig ». Il développe la narration de l’opéra – le retour de l’Histoire, la fin de l’illusion d’une sortie de la dialectique, le surgissement de la violence et de la verticalité, par-delà l’horizon plat présenté comme seul horizon historique par les rhéteurs de l’après guerre froide. Dans l’espace d’art provisoire de la Mittel-Europa, c’est une installation composée de plus sieurs pièces monumentales qui ont été exposées, selon le plan multiple d’une histoire ramifiée, multiple, infinie. Les pièces de cette exposition peuvent être vues ici…

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L’EXPOSITION POTENTIELLE

L’EXPOSITION POTENTIELLE est la première des cinq expositions que je présenterai à Leipzig au cours de cette année 2015. Elle a une fonction de manifeste. Elle renvoie à l’espace d’exposition comme « lieu de possibles »…

L’EXPOSITION POTENTIELLE est la première des trois expositions présentées à Leipzig au cours de l’année 2015. Ouverte en mars, elle poursuit le travail entamé avec « Vies potentielles » (Seuil 2010) sous une forme installée. Elle a une fonction de manifeste et renvoie à l’espace d’exposition comme « lieu de possibles », de potentialités. Les différentes pièces présentées sont visibles ici : notamment, le Manifeste d’Art Potentiel, L’Arche des futurs possibles, et Le Bartleby des temps nouveaux. On pourrait décrire la pièce principale de l’exposition (106 mètres non-linéaires d’une phrase fragmentée dans l’espace) ainsi : c’est une phrase qui se déploie, s’étend et raconte l’histoire d’un jeune homme. La phrase est coupée entre les différents murs de l’espace, au point où l’on cherche à en recoller le sens. La phrase accomplit dans l’espace ce que l’histoire du jeune homme réalise dans le texte : elle suit des possibilités de vies, d’existences. Elle s’imprime là, devant nous, en matérialisant une infinité de chemins potentiels. L’EXPOSITION POTENTIELLE sera suivie dans le courant de l’année 2016 par un livre conçu avec lepeuplequimanque (Kantuta Quirós – Aliocha Imhoff) sur les notions d’art possible, d’art potentiel, chez Manuella Éditions, Paris. Sortie prévue : septembre 2016, sous le titre : « Nous sommes des possibilités infinies ».

 

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PIECES D’UN PUZZLE – Sur remue.net

« Pièces d’un puzzle » est le nom donné à une archive ouverte sur le site de création et d’archive littéraire en ligne, Remue.net, où se mêlent des langages et des formes…

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« Pièces d’un puzzle » est le nom donné à une archive ouverte sur le site de création et d’archive littéraire en ligne, Remue.net, où se mêlent des langages et des formes, où l’on peut, au fil des textes et des publications, suivre des obsessions, des expériences, des axes de recherche… Voici, entre autres, ce que l’on peut lire en introduction à ces « Pièces d’un puzzle ».

« Nous sommes en miettes. Nous apparaissons aux autres par les miettes. Des bribes de textes, ici, des fragments, là, une image, parfois, un statut sur un réseau social, un texte remis pour une revue, parfois, ce qui semble une pièce plus importante, un livre, ou un opéra, ou un documentaire. Le désordre de ce que nous publions, de ce que nous révélons, de ce dont nous témoignons menace toujours ce peu de cohérence que nous voudrions donner à nos vies. Et l’espoir de l’œuvre rassemblé, ficelé, s’éloigne, nous plongeant dans le désarroi d’une réception en morceaux, d’une fragmentation de soi et de produits de soi, de ce que nous avons eu le courage d’arracher au monde ou à nos têtes en feu… »

Pièce 1 : Critique de la mémoire

Pièce 2 : L’entre-des-langues

Pièce 3 : Le 21e siècle, l’écrivain et ses métamorphoses

Pièce 4 : Quel savoir la littérature porte-t-elle ? 

Pièce 5 : In-between-ness

Pièce 6 : On fiction intoxication

Pièce 7 : Sécession 

Pièce 9 : Discours de Lagrasse

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SECESSION – EUROPA – BERLIN

SECESSION a pour point de départ une fiction : un mouvement populaire, un « peuple fantôme », a renversé les vieilles institutions européennes…

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La première assemblée de « SECESSION » se tiendra le 23 septembre 2014 à 19h 30 au Heimathafen Neukölln, à Berlin. Une série de cartes dissidentes et d’installations créées pour l’occasion sera exposée du 16 septembre 2014 à la mi-octobre à l’Institut français de Berlin, sous le titre: deconstructing borders for a migrant Europe.

SECESSION a pour point de départ une fiction : un mouvement populaire, un « peuple fantôme », a renversé les vieilles institutions de l’Europe et une assemblée de citoyens doit désormais rédiger une nouvelle constitution. Pendant que les débats gronderont au sein de la communauté d’artistes, universitaires et écrivains, SECESSION porte une nouvelle conception de l’Europe…

Le trailer de la performance au Heimathafen de Berlin, le 23 septembre 2014 :

Les archives de la Sécession sur le site de la Société européenne des Auteurs.

Le catalogue de l’exposition « Sécession » à l’Institut Français de Berlin sept-oto 2014.  

Et aussi… sur le site du Magazine Eutopia : « L’Assemblée constituante européenne ».

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AUX ENFANTS DE L’EUROPE À NAÎTRE…

Enfants du XXIe siècle ! Petits êtres à peine nés, elfiques, qui peuplent d’ores et déjà les écoles de l’Europe, c’est pour vous que j’écris ces lignes. Vous pour qui l’Histoire du siècle passé – guerre, puis guerre, puis guerre, puis extermination, puis décolonisation – sera une série de fables et de contes horrifiques. Vous qui aurez à inventer ce siècle, le XXIe, à lui donner sa force poétique, esthétique, politique. Et je dirais surtout : son sens éthique. […]

Enfants du XXIe siècle ! Petits êtres à peine nés, elfiques, qui peuplent d’ores et déjà les écoles de l’Europe, c’est pour vous que j’écris ces lignes. Vous pour qui l’Histoire du siècle passé – guerre, puis guerre, puis guerre, puis extermination, puis décolonisation – sera une série de fables et de contes horrifiques. Vous qui aurez à inventer ce siècle, le XXIe, à lui donner sa force poétique, esthétique, politique. Et je dirais surtout : son sens éthique. Vous

qui aurez grandi, comme moi, dans ce temps de fictions, mais plus que moi. Vous avancerez en portant en vous un répertoire infini d’images : archives, films, croisements de mondes que l’on dit réels ou virtuels, mais qui sont pour vous, indissociablement, un seul et même monde.
Pour l’heure, vous courez, vous jouez. Il vous revient d’inventer le temps d’après. À ma manière, je voudrais vous y aider. Et dire, pour commencer, ceci :

 

Le temps des métamorphoses

Mesdames, Messieurs des institutions européennes ! Votre Europe nous ennuie. Elle nous ennuie mortellement. Car il lui manque un esprit. Une vision. Un imaginaire. Il lui manque une poétique ! Voyez ! Charbon et acier. CEE. Puis UE. Critères de convergence. L’Europe dans son « union » n’est que matière et certificat, marché et acronyme. J’ai appris, enfant, tout ce qui s’est dit de la construction européenne depuis le temps des fondateurs : Monnet, Schuman. Sur les bancs des Instituts d’études politiques, à la London School of Economics, j’ai vu avec quel entêtement cette construction est enseignée. On pense ainsi former une génération de petits commissaires ». On croit pouvoir élever les citoyens de l’Europe à la raison de cette union. Mais voyez ! Les peuples ne veulent plus de cet ennui. Ils ne peuvent plus supporter cet édifice de raison – stabilité monétaire, réduction des déficits, concurrence pure et parfaite – et, moins encore, la faim à laquelle cet édifice les condamne.  Dans son dernier livre paru en France, La Constitution de l’Europe, Jürgen Habermas se rêve en petit père d’un peuple européen absent. Il cherche à répondre à la critique : savoir, qu’il n’y a pas de « demos », pas de peuple européen et, de ce fait, qu’il ne saurait y avoir ni État ni Constitution transnationale. Mais nul besoin d’un peuple, dit Habermas, nous devons établir d’abord une Constitution et, de là, découleront des « solidarités abstraites». Je souligne l’expression : « solidarités abstraites », entre des citoyens ne parlant pas la même langue, mais se reliant par la « raison » à un destin commun.  Ici, une fois encore, la question de la langue, de la poétique, est évitée ou contournée.  Je comprends, bien sûr, pourquoi un enfant du XXe siècle comme Habermas rêve ’exclure la passion et l’émotion de la politique. J’accepte cette exclusion au nom de ce que fut le siècle passé : âge des masses, des fusions lyriques et des furies nationales qui hantent jusqu’à aujourd’hui l’espace européen… Je dirais aussi que je partage l’objectif d’Habermas : sauver l’idée d’une politique par-delà les nations.  Mais je veux souligner surtout sa faute ! La faute profonde, intellectuelle, que commet celui qui croit pouvoir construire un espace politique sans qu’il existe un espace poétique. Si je dis « Hugo », le nom charrie une certaine idée de la République française. Si je dis « Goethe » ou plus tard « Heine », c’est une certaine idée de l’Allemagne.  Pour l’Europe, je vous donne les noms qui sont pour moi des « signes » : Steiner, Magris et avant eux, Zweig ou Valéry… Mais surtout, les « invisibles », traducteurs qui au fil des siècles nous ont permis de lire des oeuvres écrites dans des langues que l’on ne parle pas.  C’est une Europe du texte, certes, une Europe littéraire, pourquoi le cacher ?  Mais, dans cette histoire littéraire, se dessinent surtout une politique et une poétique de la traduction. Ces « invisibles » traducteurs forment le choeur de ce que je nomme :  Une poétique européenne de l’entre-des-langues. 

L’Europe est le lieu où se publient et se traduisent les textes et les langues du monde. Longtemps, on le fit par souci de puissance, pour s’assurer la maîtrise du savoir, du vers, du rythme et des métaphores par lesquelles les hommes s’approprient le monde. Désormais, dans une Europe où se croisent un peu d’Asie, d’Afrique, d’Amériques, cette reconnaissance de la traduction comme « commun poétique » est bien plus qu’un simple acquiescement au métissage. C’est une pensée concrète des conflits, des tensions qui en découlent et l’instrument, l’effort, pour les dépasser. Mais cet effort, cette pensée de la traduction doivent quitter le seul champ de la littérature. Notre responsabilité, c’est d’élever chaque citoyen du XXIe siècle dans cette politique de l’entre-des-langues. 

Voyons, maintenant ! « L’émotion » que l’on ressent le temps d’une campagne électorale. En Italie, en Suède, en Pologne, en Grèce, en Hongrie… Hier, en France. Une langue nationale est utilisée par des candidats qui appellent à un commun éphémère du « peuple ». Les candidats ont leurs références, leurs éloquences. Il s’agit chaque fois de choisir, pour celui qui vote, la parole, la promesse et la langue qui entrent en résonnance avec l’espoir. Dans ce cadre, les nations, hélas, ont encore le monopole de la vibration collective. Pourquoi alors souligner cette dimension de la langue, de l’expression ? Justement pour mettre le projet européen face à ce qu’il oublie de penser. Savoir : la question politique d’un commun relié par la traduction. La question d’une langue commune qui mobiliserait des « solidarités concrètes » et ferait de l’Europe, aussi, un espace poétique.

Je suis personnellement un enfant du désenchantement. Je n’aime pas me sentir happé par une parole publique. Mais je dois reconnaître, par réalisme, qu’il ne peut y avoir d’espace politique sans qu’il y ait un espace poétique : métaphores, références, éloquences, humours…

J’oppose donc aux « solidarités abstraites » d’Habermas – qui sont celles de l’euro, du droit européen, de l’intérêt industriel des membres de l’Union, ce monde de l’austérité et de la faim qu’est devenu le projet européen – la question des « solidarités concrètes ». Comment construire des solidarités entre-les-langues ? Quelle poétique pour l’Europe du XXIe siècle pourrait accompagner une citoyenneté des appartenances multiples ? Jusqu’à ce jour, les bâtisseurs de l’Europe se sont toujours contentés d’un seul argument émotionnel : les guerres, le XXe siècle et l’extermination. C’est cet argument répété qui m’a fait écrire, à plusieurs reprises, que le passé est, encore aujourd’hui, la constitution nonécrite de l’Europe. Nous vivons sous le régime d’un « pouvoir de mémoire ». Mais je dis avec force, ici, que cette mémoire ne suffit plus ! Ce qui fonctionnait pour la génération de Kohl, de Mitterrand, ce qui doit encore animer Hollande et Merkel, ne permettra plus de tenir les enfants du XXIe siècle. Nous devons trouver autre chose. Bâtir autre chose. Imaginer autre chose. Non plus seulement le poids de la mémoire, mais une poétique qui définisse un horizon, pour l’avenir. Il le faut, sinon, les nations, par l’émotion qu’elles suscitent, reprendront le dessus. C’est hélas, jusque-là, le chemin emprunté. Le retour des nations ! Et partout, l’identité réarmée… J’ai exposé dans un livre, Le Hêtre et le Bouleau, essai sur la tristesse européenne, ce que
serait pour moi cette « poétique de l’entre-des langues ». 

Il y a un programme, à la fin du livre, qui se déploie sur plus de trente années : 1. La diffusion, en Europe, d’une pédagogie de la traduction et la création d’une « école du vertige » pour les enfants à naître, afin d’accorder l’enseignement à la réalité où ils sont appelés à vivre : une réalité hybride de l’entre, des identités multiples. 2. La rédaction d’un « manuel d’histoire utopique » pour transmettre aux écoliers d’Europe, non plus une Histoire écrite du point de vue des nations, mais une Histoire de la perméabilité, des emprunts, des passages. 3. La création d’une Académie européenne des langues et de la traduction, afin de définir ce qui serait l’embryon d’une politique culturelle européenne. Ici, des grandes figures des lettres, portant cette éthique du passage, seraient appelées à définir des corpus d’oeuvres à traduire vers les différentes langues européennes. 4. Un lien de citoyenneté redéfini et inspiré de la figure du traducteur : celui qui connaît l’effort, le conflit, l’écartèlement de relier deux langues et deux cultures 5. Enfin, la reconnaissance comme langues européennes
des langues écrites ou parlées dans les pays de l’Union par ceux qui choisissent d’y vivre. Cela ferait du chinois, de l’arabe, du russe, de nombreuses langues africaines, de l’hébreu,
du japonais… des langues européennes.

Car elles le sont ! L’Europe a voulu ordonner et conquérir le monde. Elle doit désormais accepter que le monde s’y retrouve, dans ses langues.

Cette poétique et cette politique de la traduction n’a pas seulement vocation à créer des solidarités concrètes, entre « autres ». Elle serait surtout le signe d’un engagement pour remettre de l’esprit dans l’Histoire : un engagement qui, je l’espère, sera intégré dans ce tournant de l’Europe que veut négocier le nouveau président français. De la croissance, dit-il, pourquoi pas ? Il en faut, sans doute.
Mais pour construire quel sens et consolider quel commun ?

Je finirai donc par une note obscure : un vent mauvais souffle sur l’Europe.
Ce n’est pas seulement la crise de la dette et la menace d’une faillite de la Grèce. Une Europe « breivikienne » est en train de grandir. Je la nomme ainsi, « breivikienne », car elle porte, de façon plus ou moins affirmée, les idées de Breivik, jugé actuellement à Oslo pour le meurtre de 77 personnes, afin, dit-il, de défendre la « civilisation » contre la présence arabe, contre l’Islam et ce qu’il hait le plus : le multiculturalisme.

Cette Europe breivikienne se perçoit comme une « civilisation » attaquée et menacée de dissolution. Elle gagne à elle des jeunesses en quête de cause, de sacrifice. Elle gagne des sièges dans les parlements. Depuis l’ascencion de Jörg Haider, en Autriche, jusqu’au massacre d’Utøya, en Norvège, cette Europe breivikienne ne cesse d’étendre ses tribunes, ses pouvoirs. A son égard, l’Union européenne semble impuissante ou pire encore, de plus en plus complice. Un alliage nauséeux se consolide entre une Europe de la raison – rigueur, dette, déficit – et une Europe de la passion – identitaire et xénophobe.
Voilà pourquoi il y a urgence. Nous devons organiser le temps d’après. Et, dès maintenant, travailler à cette poétique de l’entre-des-langues. Pour construire un commun habitable, dans une Europe des traductions.
Un avenir, justement, en souvenir de ce qui s’est passé. Une école de l’autre, des autres, adaptée à cette grande époque d’hybridation et de métamorphoses.

Cto.