Presse

Lire la suite

La Magazine Littéraire – Trans siècles express

Un vieil Européen et son fils sont en cavale dans un train qui traverse l’Europe. Ils fuient le monde ancien, embarqués à bord d’un « Mélancolìc-Europa-Tøur » qui parcourt les vieilles villes d’Europe, traverse la carte asphyxiée de lieux de mémoire, passe « par les ghettos reconstruits de Kraków, et Prague, et encore, à travers l’ancienne Yougoslavie, jusqu’à Sarajevo ».

Critique. À bord d’un train, un vieil homme et son fils traversent l’Europe, entre essai, poésie et fiction, XXe et XXIe siècles dansOublier trahir puis disparaître de Camille de Toledo (éd. Seuil).

Un vieil Européen et son fils sont en cavale dans un train qui traverse l’Europe. Ils fuient le monde ancien, embarqués à bord d’un « Mélancolìc-Europa-Tøur » qui parcourt les vieilles villes d’Europe, traverse la carte asphyxiée de lieux de mémoire, passe « par les ghettos reconstruits de Kraków, et Prague, et encore, à travers l’ancienne Yougoslavie, jusqu’à Sarajevo ». Nous sommes avec eux, dans le wagon d’un conte en mouvement qui « nous emporte d’un siècle à l’autre ». Le vieux qui fut écrivain parle à son fils Élias, il se demande comment rendre l’Europe habitable « aux enfants du monde d’après ». À leurs côtés, la vieille Gavrilo, Baba Yaga de conte russe qui porte toutes les guerres du xxe siècle dans sa peau, et les autres passagers prisonniers sont assis avec leurs valises de tristesses et de catastrophes. En lisant le conte en vers libres de Camille de Toledo, on pense à la petite Jehanne de France du Transsibérien de Cendrars, que le poète faisait voyager en 1913 et qui ressassait son inquiétude lorsqu’elle traversait ces plaines qui bientôt exploseront : « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de l’Europe ? » Les trains n’ont ensuite pas cessé de traverser l’Europe, d’en symboliser et d’en dater les tragédies. Et Camille de Toledo espère rompre avec cette histoire du xxe siècle de la coupure et de culpabilité, siècle qui ne veut pas mourir obsédé par sa propre fin. Le vieil Européen voudrait faire de ce récit un livre qui fasse de la place aux fils « comme les friches/ après les guerres, quand les enfants se remettent à courir/ et s’y retrouvent pour jouer, crier,/ ou défier leurs peurs ». Dans le train, un mythologique et aveugle Semeur fait le vide : il jette par les vitres du train les valises de souvenirs et les vieux un à un. Mais à quelle ivresse le xxie siècle nous livre-t-il lorsqu’on a jeté la nostalgie par la fenêtre ? D’autres et impuissantes tentations crèvent les yeux : « le ricanement citationnel, la complicité kitsch, la postmodernité outrancière ». À Mostar, où s’arrête le train, non loin du vieux pont détruit pendant la guerre, le vieil Européen en fera l’expérience face à une statue de Bruce Lee, censée symboliser la réconciliation des Serbes, Bosniaques et Croates, sur les lieux mêmes où ils se sont entretués. Le vertige le reprend : que faire entre les « poches éternelles de regret » et ces prophètes rigolards d’une Europe du vide, qui ne serait plus que la jonction entre l’Asie et Hollywood, un terrain de fictions sans attaches ? Il faut « trouver une autre voie : ni la nostalgie,/ ni le rire ». Dernière station d’une « trilogie européenne » entamée avec Le Hêtre et le Bouleau et poursuivi par Vies pøtentielles, Oublier trahir puis disparaître reformule cette tentative pour dire adieu au xxe siècle et saisir cette impasse inouïe du contemporain européen. S’il entremêle encore essai et fiction, roman et poésie, Camille de Toledo resserre ici la forme dans un texte qui a la puissance d’évocation métaphorique du conte et l’épaisseur complexe du mythe, et dont il faudrait explorer une à une les strates fascinantes. De nouveau, l’un de ses questionnements les plus riches est poétique et politique à la fois, et concerne les langues : celles de l’Europe, et celles qu’il reste à l’écrivain pour dire le monde. Écoutons ainsi l’annonce faite dans les premières lignes du livre : pour redonner une puissance à leur profération, pour ne pas se laisser aller à l’ivresse d’un langage épuisé d’être trop manipulé, « je réduirai le nombre de mots », écrit-il. Les vers ont ainsi la puissance des dialogues qu’on retrouvait entre le petit et son père dans La Route de McCarthy, réduits à des mots minimaux, comme rescapés d’un monde en sursis. Mais, chez Camille de Toledo, le fils forge sa propre langue, idiome nouveau aux sonorités de russe et de yiddish, qui scande le texte et que le père devra apprendre pour comprendre le monde à venir : « Yôm puriyaya oïshraîl./ Tu dois apprendre ma langue. » La langue du prophète Élias indique une autre voie : celle de l’entre-des-langues, de l’extériorité aux refrains trop chantés de la vieille Europe, d’une sédition inédite et lyrique qui pourrait adopter une langue nouvelle et l’agilité musclée de Bruce Lee pour faire sauter les ponts entre les siècles.

Par Victor Pouchet

Lire la suite

France Culture – Berlin, rendez-vous avec Camille de Toledo

C’est dans son atelier de Berlin que j’ai rencontré Camille de Toledo. Sur le balcon, on peut voir et comprendre la géographie de la ville, mais aussi à travers les yeux de Camille de Toledo, la géographie et l’esprit de l’Europe. En publiant en ce début d’année « Oublier, trahir, puis disparaître », il prolonge sa réflexion sur notre monde contemporain, sur les blessures de l’Europe, sur la mémoire de la guerre mais aussi sur les liens familiaux, intimes, comme dans ce livre-poème, le lien symbolique entre un père et son fils.

C’est dans son atelier de Berlin que j’ai rencontré Camille de Toledo. Sur le balcon, on peut voir et comprendre la géographie de la ville, mais aussi à travers les yeux de Camille de Toledo, la géographie et l’esprit de l’Europe. En publiant en ce début d’année « Oublier, trahir, puis disparaître », il prolonge sa réflexion sur notre monde contemporain, sur les blessures de l’Europe, sur la mémoire de la guerre mais aussi sur les liens  familiaux, intimes, comme dans ce livre-poème, le lien symbolique entre un père et son fils. C’est un long voyage en train, qui nous conduira jusqu’à Mostar. L’homme et l’enfant, traversant les paysages et les années.  Avec lui, à Berlin, nous avons également marché dans la ville, jusqu’à cet endroit au bord de la forêt, près d’une aire de jeux d’enfants, un endroit qui pourrait représenter tous les endroits vides de la mémoire, tous les creux de l’Histoire que l’écriture, avec patience, peut venir remplir, raccommoder, mettre en mots, en musique, en gestes….

Avec Camille de Toledo pour Oublier, trahir, puis disparaître (Ed. du Seuil. Librairie du XXIème siècle)

Écouter l’émission

Lire la suite

France Culture – La Grande table

Aujourd’hui La Grande Table vous propose un entretien sur les deux parties avec Camille de Toledo, écrivain, qui publie le troisième volet de sa trilogie européenne avec Oublier, trahir puis disparaître (Éditions du Seuil). Après Le Hêtre et le Bouleau et Vies pøtentielles, ce dernier opus explore le temps européen entre le 9.11 (1989) et le 11.9 (2001), temps en miroir, période en tension qui pose la question de l’oubli et de la trahison.

Aujourd’hui La Grande Table vous propose un entretien sur les deux parties avec Camille de Toledo, écrivain, qui publie le troisième volet de sa trilogie européenne avec Oublier, trahir puis disparaître (Éditions du Seuil).  Après Le Hêtre et le Bouleau et Vies pøtentielles, ce dernier opus explore le temps européen entre le 9.11 (1989) et le 11.9 (2001), temps en miroir, période en tension qui pose la question de l’oubli et de la trahison.

Camille de TOLEDO : « Dans Oublier, trahir puis disparaître, il y a une cavale pour la vie, un geste inversé de transmission. »

« Le temps littéraire dans lequel j’ai grandi a été très marqué par l’idée d’apocalypse, par l’idée de fin qu’en même temps on n’arrive pas à quitter. »

On est passé dans le XXe s. de la question du « que faire ? » à celle du « qu’avons-nous fait ? »

« La langue du gamin est aussi une énigme, cette langue d’avenir c’est là où nous en sommes : on désire ardemment qu’il y ait quelque chose qui porte ce continent, on voudrait parler cette langue. L’horizon d’espérance il est dans cette langue. »

Écouter l’émission

Lire la suite

France Culture – Oublier, trahir, puis disparaître

Camille de Toledo signe ici le troisième volet d’une « trilogie européenne ». Après Le Hêtre et le Bouleau, à la suite de Vies pøtentielles, Oublier, trahir, puis disparaître explore, entre conte et récit mythologique, le temps européen, à la charnière du XXe et du XXIe siècle, à l’heure où se pose la question de l’oubli et de la trahison…

Camille de Toledo signe ici le troisième volet d’une « trilogie européenne ». Après Le Hêtre et le Bouleau, à la suite de Vies pøtentielles, Oublier, trahir, puis disparaître explore, entre conte et récit mythologique, le temps européen, à la charnière du XXe et du XXIe siècle, à l’heure où se pose la question de l’oubli et de la trahison…

Écouter les émissions

Lire la suite

Artpress – Vies pøtentielles

Camille de Toledo est un lettré. Et cela se voit dès le titre de son dernier ouvrage, Vies pøtentielles, référence aux Vies parallèles, les biographies de Plutarque. En effet, son ouvrage se constitue autour d’un triple système d’existences parallèles, qui constituent autant de schémas littéraires: les vies en elles-mêmes, sortes de fictions symboliques à la Borges, les genèses oétiques, et les exégèses, commentaires, souvent personnels, voire biographiques, de leur écriture […]

Camille de Toledo est un lettré. Et cela se voit dès le titre de son dernier ouvrage, Vies pøtentielles, référence aux Vies parallèles, les biographies de Plutarque. En effet, son ouvrage se constitue autour d’un triple système d’existences parallèles, qui constituent autant de schémas littéraires: les vies en elles-mêmes, sortes de fictions symboliques à la Borges, les genèses oétiques, et les exégèses, commentaires, souvent personnels, voire biographiques, de leur écriture – puisque c’est du deuil paternel qu’est surgi l’hapax de Camille de Toledo.
Ces vies, si elles sont parallèles, comme chez Plutarque, n’en ont pas moins des coalescences : par définition, la genèse se situe dans l’avant-texte, tandis que l’exégèse prend sa suite… De cette façon, l’écrivain invente un dispositif complexe,jouant d’un phénomène de vases communicants, entre les différents éléments de sa production,éléments qui correspondent à trois formes de voix, à trois styles distincts où l’on reconnaît la virtuosité d’un véritable auteur: du quasi-lettrisme des genèses au lyrisme des exégèses, voire aux effets de voix des microbiographies, du texte au méta-texte la diversité est grande,et en même temps, l’unité, réelle. Mais ce système de vies n’est pas que parallèle: il est aussi et surtout « pøtentiel », avec cette graphie nordique, dépaysante, du « ø» qui a été choisie. D’une certaine manière, chacune existe en puissance dans l’autre : dans les vies, la biographie de l’auteur se trouve in nuce, tandis que, dans son existence, bien sûr, c’est la production littéraire qui demeure le principal horizon d’attente, faisant de cet ouvrage unique une fiction, et donc un roman.

Donatien Grau

Lire la suite

La Magazine Littéraire – L’Inquiétude d’être au monde

« Voyez comme plus rien ne demeure » : l’inquiétude, le tremblement se sont emparés du corps des choses et des hommes. Depuis plusieurs années et quelques livres à la frontière de l’essai et du roman, Camille de Toledo décrit le monde pris dans l’oscillation entre la folie meurtrière du XXe siècle et la fureur fictionnelle du XXIe siècle.

« Voyez comme plus rien ne demeure » : l’inquiétude, le tremblement se sont emparés du corps des choses et des hommes. Depuis plusieurs années et quelques livres à la frontière de l’essai et du roman, Camille de Toledo décrit le monde pris dans l’oscillation entre la folie meurtrière du XXe siècle et la fureur fictionnelle du XXIe siècle.

Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne était une « tentative d’adieu au XXe siècle » et à son tas de hontes et de hantises, qui faisait de nous des spectres effrayés par l’idée de retomber indéfiniment dans les trous ensanglantés de ce siècle. L’Inquiétude d’être au monde réagit au risque inverse de voir l’Europe du XXIe siècle combler les trous, consoler les peuples avec «une sédimentation de fictions/ et la prison que nous construisons/ pierre après pierre, dans l’espoir/ de nous libérer du vertige».

Comme les précédents livres de Toledo, celui-ci déborde les genres connus : il est écrit sous forme de vers, évoque Anders Behring Breivik, le tremblement de terre japonais, cite Aimé Césaire et Pascal. Bien plus qu’un essai ou un simple poème, ce pourrait être un discours, puisque le livre a la légèreté – soixante pages en grande partie versifiées – mais aussi la force de la parole prononcée. Après l’avoir lu une première fois au Banquet du livre de Lagrasse, en août 2011, Camille de Toledo le publie aujourd’hui dans un espoir ouvertement politique et poétique, celui « de voir les mots agir sur et dévierl’esprit contemporain de l’Europe ». Il faudrait lire ce livre à haute voix et le faire lire pour comprendre que cette ambition n’est peut-être pas si folle. Et savoir aussi que, cette utopie européenne, Camille de Toledo la poursuit par ailleurs avec l’initiative très concrète de la Société européenne des auteurs, qu’il a créée il y a quelques années et qui entend réunir une communauté d’auteurs et de traducteurs par-delà les langues et les nations.

Le livre commence par une image : le visage d’Anna Magnani dans Mamma Roma de Pasolini. La mère observe son enfant sur un manège, et ne le voit pas disparaître. Pensant qu’il lui a été volé, elle crie son nom, affolée : « Ettore ! Ettore ! » Camille de Toledo figure une inquiétude première, celle de la disparition, l’angoisse de voir les enfants fuir le manège agité du monde. L’inquiétude inverse est celle de ces enfants embarqués sur le manège, orphelins d’une histoire en miettes, dont ils ne peuvent hériter. Dans Vies pøtentielles 2011, Camille de Toledo donne à lire toute une lignée de ce qu’il nomme les « orphelins » du siècle présent : un garçon s’invente un monde de personnages pour survivre ; un homme parle à des murs d’écrans ; une femme se forge une généalogie de déportés juifs… Tous, à leur manière, disent aussi cet « impossible apaisement/ dont nous portons le souvenir ».

Camille de Toledo construit ce nouveau texte comme une généalogie de l’inquiétude, un chant en vers qui avance par à-coups, reprises et reformulations. Les coupures des vers semblent marquer matériellement les césures de l’histoire, inquiétant le rythme de la phrase et des images : cette langue sans repos avance par la mise en concordance d’éclats, d’images-fusées, pour reprendre un terme baudelairien. L’écrivain fait remonter ce récit poétique de l’incertitude du progrès à la Grande Guerre, celle qui a « physiquementtranché », qui a donné naissance à des enfants « à la fois libres et amputés », « gosses d’un savoir fou », « enfants de la dé-mesure ». À sa façon, il poursuit les réflexions de Paul Valéry sur la « crise de l’esprit », quand, en 1919, le poète lançait ce cri si puissant face au désordre mental de l’Europe : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Camille de Toledo montre combien le tourniquet du réel et du cauchemar n’a pas fini depuis son cycle mortifère. Dernier cauchemar en date : le massacre d’Utøya, île devenue champ de bataille sous les balles « d’un gamin qui se prend pour le diable », qui joue sa partition de « pop-fascism », c’est-à-dire « une synthèse inédite des fictions américaines/ et des démons européens./ Ou encore : l’histoire monstrueuse de l’Europe/ déportée, puis transformée, puis réimportée à la façon/ du énième tableau d’un jeu de guerre/ hollywoodien ». Le texte de Camille de Toledo est un « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes fictionnelles », construites sur un réseau vertigineux de récits, de simulations, à partir de mémoires en lambeaux, de familles éclatées, et de fantasmes d’identité.

L’auteur affronte en effet la réaction politique et philosophique de l’Europe face à ce vertige inquiet. Cette réponse a tenu selon lui dans quelques mots consolateurs, offerts par ceux qu’il appelle les « promettants » : les mots « nations, identités, assurance, médicaments », c’est « l’orgueil fêlé et réarmé dans le cauchemar/ d’une pureté culturelle, entretenue, défendue,/ soutenue par la démagogie quotidienne et la paranoïa ». Inutile de dire que Toledo ne nous donne pas de solution pour nous désinquiéter . S’il y avait une voie à suivre, ce serait d’apprendre à vivre dans ce vertige, vertige des identités, des langues, des fictions, accepter de vivre sans universel, puisque « dans l’entre des langues, there is kein Universel ». Camille de Toledo se revendique du « parti de l’entre-des-mots » et retrouve cette idée fixe autour de laquelle tourne toute sa pensée littéraire, celle d’une « école du vertige », qui enseigne à vivre dans un univers de strates de fictions, une pédagogie qui prépare les enfants « au nulle-part où ils sont appelés à vivre :/ Nowhere de las lenguas ». « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », écrivait Stig Dagerman. Toledo poursuit : « Il n’y a pas de remède à notre inquiétude. Ne cherchons pas dans le monde la parole, le mot, la figure de consolation. Essayons de nous tenir, dans l’inquiétude, sans nous soumettre. » Quand le messie super-héros frappe à sa porte pour vendre la libération de l’inquiétude, le poète lui offre à boire, dans l’espoir de le saouler une fois pour toutes.

Lire la suite

LE MAGAZINE LITTÉRAIRE – Vies pøtentielles

Avec Vies pøtentielles, Camille de Toledo raconte les vies brisées des don Quichotte de notre siècle pris dans des labyrinthes borgésiens.

Dans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre, Camille de Toledo tâchait de regarder et de comprendre « la tristesse européenne », la nôtre, celle des enfants d’un siècle brisé dont on ne peut hériter. Camille de Toledo désigne Vies pøtentielles comme un « livre de solitudes » de « vies fissurées », une galerie d’orphelins, ceux qui tentent de vivre à l’orée du XXIe siècle.

Avec Vies pøtentielles, Camille de Toledo raconte les vies brisées des don Quichotte de notre siècle pris dans des labyrinthes borgésiens.

Dans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre, Camille de Toledo tâchait de regarder et de comprendre « la tristesse européenne », la nôtre, celle des enfants d’un siècle brisé dont on ne peut hériter. Camille de Toledo désigne Vies pøtentielles comme un « livre de solitudes » de « vies fissurées », une galerie d’orphelins, ceux qui tentent de vivre à l’orée du XXIe siècle. Il décrit les personnages nés d’un monde devenu strates infinies de fictions, de vérités indécidables hantées par l’histoire du XXe siècle.

Il suffit de feuilleter Vies pøtentielles pour s’apercevoir que le livre est morcelé, fissuré : depuis le ø du titre jusqu’à ces pages éclatées où les mots et polices se lézardent « comme la patine des églises d’Italie ». Il ne faut pas s’arrêter à cette explosion formelle, ou plutôt il faut essayer de lui faire face pour comprendre l’incroyable construction et cohérence de ce livre en morceaux et du monde qu’il donne à lire. Le livre est constitué de trois strates de textes : les histoires, les exégèses, et un chant. Les histoires forment la première strate. Elles peuvent se lire indépendamment comme une série de microfictions mettant en scène des personnages dont les vies hésitent entre la folie et la croyance, fantastiques dans leur extrême banalité. Elles racontent des vies d’imposteurs, d’enfants aphasiques, de pères et de mères d’enfants inexistants, d’une femme qui s’invente une généalogie de déportés juifs – toute une armée imaginaire née d’un même vertige romanesque. Ces personnages qui s’inventent deswould-be lives, des historias falsas, ce sont les don Quichotte de notre siècle pris dans des labyrinthes borgésiens : des rêveurs orphelins qui, pour survivre dans un monde éclaté, s’inventent des vies sur des murs d’écran, élaborent des rêves de paternité, marchent avec la hache de l’histoire plantée dans la tête. Kafka avait inventé l’horreur bureaucratique ; Camille de Toledo décrit la folie d’un enivrant enfer hyperfictionnel.

Mais Camille de Toledo sait qu’explorer les fictions des autres implique de révéler quelques certitudes sur soi. Il accompagne ainsi chacun de ces récits de ce qu’il nomme des «exégè§es», de courts textes où il s’arrête sur la raison et la façon dont les personnages lui apparaissent, se servent de lui. Les exégè§es sont les « archives de [son] évitement » : le lieu où il relie ces fables qui occupent son esprit à sa propre histoire. Il passe ces histoires au crible de ce qu’il reste de lui, et notamment de trois deuils qu’il vient de vivre, celui de sa mère, de son père et de son frère suicidé. « J’écris contre le commerce de mon imagination », dit-il. Pour cela, il faut récolter les papiers restants, les enregistrements, les phrases prononcées, avec comme rêve celui de ressaisir les traces de ce qui lui a été transmis, en dernier survivant d’une famille dont il ne reste que des souvenirs.

Ces vies brisées, la sienne, celles des êtres de papier sortis de son imagination, Camille de Toledo en donne la « genè§e » dans un texte lyrique qui forme la troisième strate du livre. Dans ces passages éclatés, le livre s’apparente à une prière, qui opère par jeux de mots, par superposition de récits. Rarement, le mélange de banalité ultrarapide, de hantise mémorielle et d’invention fictionnelle que contient le monde contemporain n’a été dit avec autant de force et d’intelligence. L’auteur nous oblige à chercher dans les fictions qu’il invente ce qu’il y reste de nous, de nos vies en morceaux. Dans une des exégè§es, le narrateur formule le rêve de « nous happer dans son texte ». Et l’on peut multiplier le vertige en découvrant nos reflets dans les personnages de ce livre : dans ce jeune homme qui regarde sa vie passer devant ses yeux en se répétant « Je pourrais », chez cet homme qui court tout seul en dictant maladivement à son téléphone sa vie banale, ou dans la terreur de cet enfant dans un train incapable de sortir retrouver sa mère sur le quai. Dans Vies pøtentielles,Camille de Toledo se dédouble en un narrateur, Abraham, traducteur d’écrivains inconnus. C’est lui peut-être l’Abraham Illitch cité en épigraphe qui écrit ces belles phrases, lesquelles s’appliquent si bien au roman qu’elles inaugurent : « J’attends des livres qu’ils aient l’intensité d’une prière. Une prière sans Dieu où il ne reste que l’homme. Et encore. Écoutons-la… C’est la prière d’un homme fêlé. »

Lire la suite

Le Magazine Littéraire – L’âge de fission

Dans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre, Camille de Toledo tâchait de regarder et de comprendre « la tristesse européenne « , la nôtre, celle des enfants d’un siècle brisé dont on ne peut hériter. , Camille de Toledo désigne Vies pøtentielles comme un “livre de solitudes” de “vies fissurées” , une galerie d’orphelins, ceux qui tentent de vivre à l’orée du XXIe siècle. […]

Dans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre, Camille de Toledo tâchait de regarder et de comprendre « la tristesse européenne « , la nôtre, celle des enfants d’un siècle brisé dont on ne peut hériter. , Camille de Toledo désigne Vies pøtentielles comme un «livre de solitudes » de «vies fissurées « , une galerie d’orphelins, ceux qui tentent de vivre à l’orée du XXIe siècle.

Lire la suite

Le Matricule des anges – Celui qui reste

Camille de Toledo cherchea dans la littérature à s’affranchir de tous les déterminismes et à penser
radicalement le : XXle siècle. Coupé volontairement de sa famille, la mort et l’écriture l’enjoignent
aujourd’hui de renouer avec ses origines. À rebours peut-être du premier élan. […]

Camille de Toledo cherche dans la littérature à s’affranchir de tous les déterminismes et à penser
radicalement le : XXle siècle. Coupé volontairement de sa famille, la mort et l’écriture l’enjoignent
aujourd’hui de renouer avec ses origines. À rebours peut-être du premier élan.

Lire la suite

Transfuge – Vies pøtentielles

Le Roman du XXIe Siècle est entrain de s’écrire. Nous ne sommes qu’en son début, mais tout écrivain sérieux – ils sont si peu? hélas! – se pose de manière obsédante quoique angoissante la question cruciale de la figue que doit prendre le roman su XXIe Siècle … […]

Le Roman du XXIe Siècle est entrain de s’écrire. Nous ne sommes qu’en son début, mais tout écrivain sérieux – ils sont si peu? hélas!  – se pose de manière obsédante quoique angoissante la question cruciale de la figue que doit prendre le roman su XXIe Siècle …