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La Magazine Littéraire – L’Inquiétude d’être au monde

« Voyez comme plus rien ne demeure » : l’inquiétude, le tremblement se sont emparés du corps des choses et des hommes. Depuis plusieurs années et quelques livres à la frontière de l’essai et du roman, Camille de Toledo décrit le monde pris dans l’oscillation entre la folie meurtrière du XXe siècle et la fureur fictionnelle du XXIe siècle.

Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne était une « tentative d’adieu au XXe siècle » et à son tas de hontes et de hantises, qui faisait de nous des spectres effrayés par l’idée de retomber indéfiniment dans les trous ensanglantés de ce siècle. L’Inquiétude d’être au monde réagit au risque inverse de voir l’Europe du XXIe siècle combler les trous, consoler les peuples avec «une sédimentation de fictions/ et la prison que nous construisons/ pierre après pierre, dans l’espoir/ de nous libérer du vertige».

Comme les précédents livres de Toledo, celui-ci déborde les genres connus : il est écrit sous forme de vers, évoque Anders Behring Breivik, le tremblement de terre japonais, cite Aimé Césaire et Pascal. Bien plus qu’un essai ou un simple poème, ce pourrait être un discours, puisque le livre a la légèreté – soixante pages en grande partie versifiées – mais aussi la force de la parole prononcée. Après l’avoir lu une première fois au Banquet du livre de Lagrasse, en août 2011, Camille de Toledo le publie aujourd’hui dans un espoir ouvertement politique et poétique, celui « de voir les mots agir sur et dévierl’esprit contemporain de l’Europe ». Il faudrait lire ce livre à haute voix et le faire lire pour comprendre que cette ambition n’est peut-être pas si folle. Et savoir aussi que, cette utopie européenne, Camille de Toledo la poursuit par ailleurs avec l’initiative très concrète de la Société européenne des auteurs, qu’il a créée il y a quelques années et qui entend réunir une communauté d’auteurs et de traducteurs par-delà les langues et les nations.

Le livre commence par une image : le visage d’Anna Magnani dans Mamma Roma de Pasolini. La mère observe son enfant sur un manège, et ne le voit pas disparaître. Pensant qu’il lui a été volé, elle crie son nom, affolée : « Ettore ! Ettore ! » Camille de Toledo figure une inquiétude première, celle de la disparition, l’angoisse de voir les enfants fuir le manège agité du monde. L’inquiétude inverse est celle de ces enfants embarqués sur le manège, orphelins d’une histoire en miettes, dont ils ne peuvent hériter. Dans Vies pøtentielles 2011, Camille de Toledo donne à lire toute une lignée de ce qu’il nomme les « orphelins » du siècle présent : un garçon s’invente un monde de personnages pour survivre ; un homme parle à des murs d’écrans ; une femme se forge une généalogie de déportés juifs… Tous, à leur manière, disent aussi cet « impossible apaisement/ dont nous portons le souvenir ».

Camille de Toledo construit ce nouveau texte comme une généalogie de l’inquiétude, un chant en vers qui avance par à-coups, reprises et reformulations. Les coupures des vers semblent marquer matériellement les césures de l’histoire, inquiétant le rythme de la phrase et des images : cette langue sans repos avance par la mise en concordance d’éclats, d’images-fusées, pour reprendre un terme baudelairien. L’écrivain fait remonter ce récit poétique de l’incertitude du progrès à la Grande Guerre, celle qui a « physiquementtranché », qui a donné naissance à des enfants « à la fois libres et amputés », « gosses d’un savoir fou », « enfants de la dé-mesure ». À sa façon, il poursuit les réflexions de Paul Valéry sur la « crise de l’esprit », quand, en 1919, le poète lançait ce cri si puissant face au désordre mental de l’Europe : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Camille de Toledo montre combien le tourniquet du réel et du cauchemar n’a pas fini depuis son cycle mortifère. Dernier cauchemar en date : le massacre d’Utøya, île devenue champ de bataille sous les balles « d’un gamin qui se prend pour le diable », qui joue sa partition de « pop-fascism », c’est-à-dire « une synthèse inédite des fictions américaines/ et des démons européens./ Ou encore : l’histoire monstrueuse de l’Europe/ déportée, puis transformée, puis réimportée à la façon/ du énième tableau d’un jeu de guerre/ hollywoodien ». Le texte de Camille de Toledo est un « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes fictionnelles », construites sur un réseau vertigineux de récits, de simulations, à partir de mémoires en lambeaux, de familles éclatées, et de fantasmes d’identité.

L’auteur affronte en effet la réaction politique et philosophique de l’Europe face à ce vertige inquiet. Cette réponse a tenu selon lui dans quelques mots consolateurs, offerts par ceux qu’il appelle les « promettants » : les mots « nations, identités, assurance, médicaments », c’est « l’orgueil fêlé et réarmé dans le cauchemar/ d’une pureté culturelle, entretenue, défendue,/ soutenue par la démagogie quotidienne et la paranoïa ». Inutile de dire que Toledo ne nous donne pas de solution pour nous désinquiéter . S’il y avait une voie à suivre, ce serait d’apprendre à vivre dans ce vertige, vertige des identités, des langues, des fictions, accepter de vivre sans universel, puisque « dans l’entre des langues, there is kein Universel ». Camille de Toledo se revendique du « parti de l’entre-des-mots » et retrouve cette idée fixe autour de laquelle tourne toute sa pensée littéraire, celle d’une « école du vertige », qui enseigne à vivre dans un univers de strates de fictions, une pédagogie qui prépare les enfants « au nulle-part où ils sont appelés à vivre :/ Nowhere de las lenguas ». « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », écrivait Stig Dagerman. Toledo poursuit : « Il n’y a pas de remède à notre inquiétude. Ne cherchons pas dans le monde la parole, le mot, la figure de consolation. Essayons de nous tenir, dans l’inquiétude, sans nous soumettre. » Quand le messie super-héros frappe à sa porte pour vendre la libération de l’inquiétude, le poète lui offre à boire, dans l’espoir de le saouler une fois pour toutes.

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