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La Magazine Littéraire – Trans siècles express

Publié dans Le Magazine Littéraire par Victor Pouchet
La Magazine Littéraire – Trans siècles express

Critique. À bord d’un train, un vieil homme et son fils traversent l’Europe, entre essai, poésie et fiction, XXe et XXIe siècles dansOublier trahir puis disparaître de Camille de Toledo (éd. Seuil).

Un vieil Européen et son fils sont en cavale dans un train qui traverse l’Europe. Ils fuient le monde ancien, embarqués à bord d’un « Mélancolìc-Europa-Tøur » qui parcourt les vieilles villes d’Europe, traverse la carte asphyxiée de lieux de mémoire, passe « par les ghettos reconstruits de Kraków, et Prague, et encore, à travers l’ancienne Yougoslavie, jusqu’à Sarajevo ». Nous sommes avec eux, dans le wagon d’un conte en mouvement qui « nous emporte d’un siècle à l’autre ». Le vieux qui fut écrivain parle à son fils Élias, il se demande comment rendre l’Europe habitable « aux enfants du monde d’après ». À leurs côtés, la vieille Gavrilo, Baba Yaga de conte russe qui porte toutes les guerres du xxe siècle dans sa peau, et les autres passagers prisonniers sont assis avec leurs valises de tristesses et de catastrophes. En lisant le conte en vers libres de Camille de Toledo, on pense à la petite Jehanne de France du Transsibérien de Cendrars, que le poète faisait voyager en 1913 et qui ressassait son inquiétude lorsqu’elle traversait ces plaines qui bientôt exploseront : « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de l’Europe ? » Les trains n’ont ensuite pas cessé de traverser l’Europe, d’en symboliser et d’en dater les tragédies. Et Camille de Toledo espère rompre avec cette histoire du xxe siècle de la coupure et de culpabilité, siècle qui ne veut pas mourir obsédé par sa propre fin. Le vieil Européen voudrait faire de ce récit un livre qui fasse de la place aux fils « comme les friches/ après les guerres, quand les enfants se remettent à courir/ et s’y retrouvent pour jouer, crier,/ ou défier leurs peurs ». Dans le train, un mythologique et aveugle Semeur fait le vide : il jette par les vitres du train les valises de souvenirs et les vieux un à un. Mais à quelle ivresse le xxie siècle nous livre-t-il lorsqu’on a jeté la nostalgie par la fenêtre ? D’autres et impuissantes tentations crèvent les yeux : « le ricanement citationnel, la complicité kitsch, la postmodernité outrancière ». À Mostar, où s’arrête le train, non loin du vieux pont détruit pendant la guerre, le vieil Européen en fera l’expérience face à une statue de Bruce Lee, censée symboliser la réconciliation des Serbes, Bosniaques et Croates, sur les lieux mêmes où ils se sont entretués. Le vertige le reprend : que faire entre les « poches éternelles de regret » et ces prophètes rigolards d’une Europe du vide, qui ne serait plus que la jonction entre l’Asie et Hollywood, un terrain de fictions sans attaches ? Il faut « trouver une autre voie : ni la nostalgie,/ ni le rire ». Dernière station d’une « trilogie européenne » entamée avec Le Hêtre et le Bouleau et poursuivi par Vies pøtentielles, Oublier trahir puis disparaître reformule cette tentative pour dire adieu au xxe siècle et saisir cette impasse inouïe du contemporain européen. S’il entremêle encore essai et fiction, roman et poésie, Camille de Toledo resserre ici la forme dans un texte qui a la puissance d’évocation métaphorique du conte et l’épaisseur complexe du mythe, et dont il faudrait explorer une à une les strates fascinantes. De nouveau, l’un de ses questionnements les plus riches est poétique et politique à la fois, et concerne les langues : celles de l’Europe, et celles qu’il reste à l’écrivain pour dire le monde. Écoutons ainsi l’annonce faite dans les premières lignes du livre : pour redonner une puissance à leur profération, pour ne pas se laisser aller à l’ivresse d’un langage épuisé d’être trop manipulé, « je réduirai le nombre de mots », écrit-il. Les vers ont ainsi la puissance des dialogues qu’on retrouvait entre le petit et son père dans La Route de McCarthy, réduits à des mots minimaux, comme rescapés d’un monde en sursis. Mais, chez Camille de Toledo, le fils forge sa propre langue, idiome nouveau aux sonorités de russe et de yiddish, qui scande le texte et que le père devra apprendre pour comprendre le monde à venir : « Yôm puriyaya oïshraîl./ Tu dois apprendre ma langue. » La langue du prophète Élias indique une autre voie : celle de l’entre-des-langues, de l’extériorité aux refrains trop chantés de la vieille Europe, d’une sédition inédite et lyrique qui pourrait adopter une langue nouvelle et l’agilité musclée de Bruce Lee pour faire sauter les ponts entre les siècles.

Par Victor Pouchet

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