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LE MAGAZINE LITTÉRAIRE – Vies pøtentielles

LE MAGAZINE LITTÉRAIRE – Vies pøtentielles

Avec Vies pøtentielles, Camille de Toledo raconte les vies brisées des don Quichotte de notre siècle pris dans des labyrinthes borgésiens.

Dans Le Hêtre et le Bouleau, son précédent livre, Camille de Toledo tâchait de regarder et de comprendre « la tristesse européenne », la nôtre, celle des enfants d’un siècle brisé dont on ne peut hériter. Camille de Toledo désigne Vies pøtentielles comme un « livre de solitudes » de « vies fissurées », une galerie d’orphelins, ceux qui tentent de vivre à l’orée du XXIe siècle. Il décrit les personnages nés d’un monde devenu strates infinies de fictions, de vérités indécidables hantées par l’histoire du XXe siècle.

Il suffit de feuilleter Vies pøtentielles pour s’apercevoir que le livre est morcelé, fissuré : depuis le ø du titre jusqu’à ces pages éclatées où les mots et polices se lézardent « comme la patine des églises d’Italie ». Il ne faut pas s’arrêter à cette explosion formelle, ou plutôt il faut essayer de lui faire face pour comprendre l’incroyable construction et cohérence de ce livre en morceaux et du monde qu’il donne à lire. Le livre est constitué de trois strates de textes : les histoires, les exégèses, et un chant. Les histoires forment la première strate. Elles peuvent se lire indépendamment comme une série de microfictions mettant en scène des personnages dont les vies hésitent entre la folie et la croyance, fantastiques dans leur extrême banalité. Elles racontent des vies d’imposteurs, d’enfants aphasiques, de pères et de mères d’enfants inexistants, d’une femme qui s’invente une généalogie de déportés juifs – toute une armée imaginaire née d’un même vertige romanesque. Ces personnages qui s’inventent deswould-be lives, des historias falsas, ce sont les don Quichotte de notre siècle pris dans des labyrinthes borgésiens : des rêveurs orphelins qui, pour survivre dans un monde éclaté, s’inventent des vies sur des murs d’écran, élaborent des rêves de paternité, marchent avec la hache de l’histoire plantée dans la tête. Kafka avait inventé l’horreur bureaucratique ; Camille de Toledo décrit la folie d’un enivrant enfer hyperfictionnel.

Mais Camille de Toledo sait qu’explorer les fictions des autres implique de révéler quelques certitudes sur soi. Il accompagne ainsi chacun de ces récits de ce qu’il nomme des «exégè§es», de courts textes où il s’arrête sur la raison et la façon dont les personnages lui apparaissent, se servent de lui. Les exégè§es sont les « archives de [son] évitement » : le lieu où il relie ces fables qui occupent son esprit à sa propre histoire. Il passe ces histoires au crible de ce qu’il reste de lui, et notamment de trois deuils qu’il vient de vivre, celui de sa mère, de son père et de son frère suicidé. « J’écris contre le commerce de mon imagination », dit-il. Pour cela, il faut récolter les papiers restants, les enregistrements, les phrases prononcées, avec comme rêve celui de ressaisir les traces de ce qui lui a été transmis, en dernier survivant d’une famille dont il ne reste que des souvenirs.

Ces vies brisées, la sienne, celles des êtres de papier sortis de son imagination, Camille de Toledo en donne la « genè§e » dans un texte lyrique qui forme la troisième strate du livre. Dans ces passages éclatés, le livre s’apparente à une prière, qui opère par jeux de mots, par superposition de récits. Rarement, le mélange de banalité ultrarapide, de hantise mémorielle et d’invention fictionnelle que contient le monde contemporain n’a été dit avec autant de force et d’intelligence. L’auteur nous oblige à chercher dans les fictions qu’il invente ce qu’il y reste de nous, de nos vies en morceaux. Dans une des exégè§es, le narrateur formule le rêve de « nous happer dans son texte ». Et l’on peut multiplier le vertige en découvrant nos reflets dans les personnages de ce livre : dans ce jeune homme qui regarde sa vie passer devant ses yeux en se répétant « Je pourrais », chez cet homme qui court tout seul en dictant maladivement à son téléphone sa vie banale, ou dans la terreur de cet enfant dans un train incapable de sortir retrouver sa mère sur le quai. Dans Vies pøtentielles,Camille de Toledo se dédouble en un narrateur, Abraham, traducteur d’écrivains inconnus. C’est lui peut-être l’Abraham Illitch cité en épigraphe qui écrit ces belles phrases, lesquelles s’appliquent si bien au roman qu’elles inaugurent : « J’attends des livres qu’ils aient l’intensité d’une prière. Une prière sans Dieu où il ne reste que l’homme. Et encore. Écoutons-la… C’est la prière d’un homme fêlé. »

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